
Après la destruction de deux barrages, des saumons remontent maintenant la Sélune
C’était l’un des buts de la destruction des 2 barrages de la Sélune qui s’est achevée fin 2022: permettre aux saumons et aux anguilles de remonter le petit fleuve.
Les poissons migrateurs sont bien au rendez-vous, plus vite même qu’il avait été prévu.
Mais la suppression des deux barrages oblige aussi l’économie locale à se transformer : des emplois ont été perdus avec la disparition des barrages et surtout du grand lac formé par la retenue d’eau.
La vallée de la Sélune connait une véritable renaissance écologique et prépare une transformation du tourisme local.
La plus importante destruction de barrages en Europe
Fin 2022 s’achevait la plus grande opération de destruction de barrages en Europe. Après plus de 10 ans de controverses et 3 ans de travaux, les deux barrages sur la Sélune disparaissaient. Ce projet vise à restaurer la “continuité écologique” du fleuve. Le retour des saumons est le marqueur phare de cette vaste opération qui change le visage de la vallée de la Sélune.
Après avoir parcouru environ 100 kilomètres dans la Manche, la Sélune se jette dans la Baie du Mont St Michel. S’engouffrant à certains endroits dans des gorges, la Sélune s’est avérée propice à l’édification de deux barrages, la Roche qui Boit, à 12 km de la mer et Vézins, à 17 km de la mer. Avec leur construction, les saumons, qui normalement quittent l’océan pour remonter leurs rivières d’origine pour se reproduire, se sont retrouvés bloqués. Leur vie s’arrêtait là, faute de pouvoir remonter plus haut et trouver l’eau riche en oxygène qui leur permet de se reproduire.
Alors que, partout dans le monde, les populations de saumons sauvages tendent à disparaitre, remplacées par des saumons d’élevage, la suppression des barrages a de vrais avantages de reconstitution écologique. D’autant plus que les saumons ne sont pas les seuls concernés. D’autres espèces migratrices, les truites de mer, les lamproies, les aloses bénéficient aussi de la suppression des barrages. De même que les anguilles, une espèce en voie de régression rapide, qui, si elle se reproduit dans l’océan, a aussi pour habitat naturel des fleuves comme la Sélune. Pourtant, tout n’est pas aussi simple.
La Sélune près de la baie du Mont St Michel : les poissons migrateurs, saumons atlantiques, truites de mer, anguilles européennes, venant de la Manche la remontent.
Ils se heurtaient aux barrages hydro-électriques à quelques kilomètres en amont.
Les barrages sur la Sélune au 20e siècle: de l’enthousiasme aux doutes.
Au début du 20ème siècle, les ingénieurs se rendent compte que la Sélune peut devenir une source d’électricité. A certains endroits, dans des gorges, elle a un débit important. Le premier barrage hydro-électrique construit est celui de la Roche-qui-Boit, en 1920. Haut de 16 mètres, il entraine une révolution pour la région. Le 10 juillet, le journal Ouest-Eclair écrit “La ville d’Avranche est illuminée pour la première fois à l’électricité par les forces de la Sélune”, avec “plus de 300 lampes qui orneront l’hôtel de ville et les monuments publics”. Des festivités sont organisées à cette occasion dans la ville.
Après ce premier barrage, c’est le site de Vézins, un peu plus en amont, qui voit s’édifier un nouvel ouvrage, d’une toute autre ampleur : un barrage de 36 mètres de haut, soit un immeuble de 12 étages, et de 278 m de long. Ce barrage fait naitre un lac de plusieurs kilomètres de long, qui engloutit des bâtiments. Mais l’électricité apportée ouvre de nouvelles perspectives : une révolution des modes de fabrication, par exemple, dans les fabriques de chaussures de Fougères en Bretagne voisine et surtout la généralisation à la majorité des habitants d’un nouveau confort. Ouest-Eclair parle en 1933 de “travaux merveilleux et inimaginables” et deux ponts sont édifiés pour franchir la vallée inondée.
Au fil des décennies, les deux barrages fournissent de bons et loyaux services. ils survivent à la seconde guerre mondiale, malgré des tentatives de bombardements britanniques puis allemands et des sabotages de transformateurs par la résistance française. Au fil du temps, le lac créé est devenu une partie habituelle du paysage. Vézins, son barrage et son lac s’intègrent en 1973 à la commune de Isigny-le-Buat. En 1989, une base de loisirs, La Mazure, est créée pour permettre aux habitants et aux touristes de profiter du lac et d’activités nautiques.
Mais en cette fin du 20e siècle, les deux barrages commencent à être remis en cause. Leur importance en terme de production d’électricité est devenue toute relative. Même le plus gros des deux barrages, celui de Vézins, fournit 20 fois moins d’électricité qu’une centrale thermique moyenne, au fuel ou au gaz. Et 100 fois moins que les réacteurs nucléaires de Flamanville construits dans les années 1980. En même temps, les préoccupations écologiques se développent.
10 ans de controverses avant la destruction des barrages.
Alors que les demandes de restauration des cours d’eau se font plus intenses, le ministère de l’environnement annonce en 2009 la suppression des deux barrages qui sont des propriétés d’EDF.
La nouvelle suscite immédiatement une forte contestation, menée notamment par l’association des amis du barrage de Vézins. Une association qui met en avant plusieurs arguments : le barrage apporte une réserve d’eau sûre. Il permet de lutter contre les crues. Il apporte de l’emploi. Si peu de personnes travaillent sur le barrage hydro-électrique lui même, le tourisme lié au lac représente des dizaines d’emplois l’hiver et plusieurs centaines l’été. Avec la suppression des barrages, ce sont toutes les activités liées au lac qui disparaitraient.
Dix ans de bataille d’opinion et d’influence commencent, avec nombre de débats et de prises de position, parfois enflammées, dans la presse locale.
Deux consultations populaires ont lieu. Dans les deux cas, le mode d’organisation est contesté et les résultats sont très contradictoires. Juste avant le début des travaux, des recours en justice tentent de les arrêter.
La destruction du barrage de Vézins commence en fait en 2019 et s’achève un an plus tard. Celle du barrage de la Roche qui Boit s’achève à la fin 2022.
Les premiers résultats de la suppression des barrages sont apparus très vite et ont surpris les scientifiques par leur rapidité.
Un an après la fin des travaux, on retrouvait de jeunes saumons en amont de la Sélune, signe que la remontée du fleuve par les adultes et la reproduction ont bien eu lieu. Car si les saumons reviennent pour la plupart dans les rivières où ils sont nés pour se reproduire, certains s’aventurent dans d’autres cours d’eau. C’est ce qui permet que la Sélune, où le processus naturel s’était interrompu il y a un siècle, soit de nouveau colonisée par ces grands poissons migrateurs.
Si le saumon est le poisson emblématique, d’autres espèces reviennent aussi : anguilles européennes, lamproies marines, truites de mer. Et cette recolonisation de l’amont de la Sélune concerne non seulement le fleuve, mais aussi ses affluents, comme l’Yvandre.
Les transformations ne se limitent pas aux retour de certains poissons. La suppression des deux barrages a complètement modifié le visage de cette partie de la vallée. Le lac a disparu et des parties d’anciens moulins engloutis il y a un siècle ont refait surface. Autour du fleuve, la végétation revient petit à petit et les premiers relevés montrent une grande variété d’espèces. Quand au cours d’eau lui même, s’il a repris son lit naturel, son parcours crée aussi des mares où les amphibiens, comme les grenouilles, se multiplient.
Le retour du courant naturel du fleuve permet aussi l’évacuation de sédiments qui s’étaient accumulés au fil des décennies. Ces sédiments sont maintenant répartis sur tout le cours du fleuve. S’ils ne sont pas pollués, ils aident grandement à nourrir tout l’écosystème, jusqu’à l’estuaire. Enfin, le lac réchauffait l’eau d’environ 2° en été et c’est donc une eau plus fraiche qui s’écoule maintenant dans la Sélune.
Tous ces avantages, bien réels, ne font pas encore oublier le lac et les activités nautiques et touristiques qui s’y déroulaient.
La base de loisirs de La Mazure, qui était le centre de ce tourisme sur le lac, se retrouve aujourd’hui en difficulté et doit se ré-inventer. Pour faire face à la baisse d’activité, des emplois ont été supprimés. Mais le nouveau visage de la vallée ouvre aussi des perspectives dont compte bien profiter le centre de La Mazure : des parcours de randonnée se mettent en place. Et, bonne idée, les gravats de l’ancien barrage, servent à faire des sentiers le long de la Sélune.
Dans quelques années, ce sera le moment de faire un bilan complet de cette grande opération de barrages, à la fois pour le bien-être écologique et pour la vie des habitants.
La nouvelle vallée de la Sélune.
Les saumons adultes peuvent atteindre jusqu’à 1 mètre de long. Lorsqu’ils remontent les fleuves et les rivières, toute leur énergie est consacrée pour parvenir à leur but.
Les saumons atlantiques, à la différence de leur cousins du Pacifique, ne meurent pas tous après la reproduction.
Avec la disparition du lac, la base de loisirs de La Mazure a connu une baisse d’activité.
Mais le nouveau visage de la vallée de la Sélune va aussi permettre de nouveaux loisirs de découverte.